Pendant les quinze années précédentes, elle avait oscillé entre colère et espoir.

Au début, elle refusait de croire au message d’adieu.

— Ton père ne partirait pas comme ça.

Puis les années avaient passé.

Aucun mouvement bancaire.

Aucun appel.

Aucun document officiel.

Aucun corps.

Les enquêteurs avaient suivi plusieurs pistes.

Un départ volontaire.

Un suicide.

Un accident.

Même un possible lien avec le chantier où sa voiture avait été retrouvée.

Rien.

Au bout d’un certain temps, la vie avait commencé à se construire autour de l’absence.

Je suis allée au cimetière avec Luc — Étienne — un mois après le résultat ADN.

Je ne savais toujours pas comment l’appeler.

Il avait récupéré une coupe de cheveux.

Une barbe courte.

De vraies lunettes.

Des vêtements qu’il avait choisis lui-même.

Il paraissait dix ans plus jeune qu’au premier jour.

Mais ce n’était pas le père de mes souvenirs.

Mon père avait quarante-six ans dans mon esprit.

L’homme près de moi en avait soixante-sept.

Nous nous sommes arrêtés devant la tombe de ma mère.

Claire Delmas
1961–2021

Étienne posa une main sur la pierre.

— Claire.

Son visage changea.

Je retins mon souffle.

— Vous vous souvenez ?

Il secoua la tête.

Puis :

— Je connais la sensation du prénom.

Je pleurai.

Il ferma les yeux.

— Un parfum.

— Lequel ?

— Lavande ?

Ma mère mettait de l’eau de Cologne à la lavande.

Je m’accroupis.

— Oui.

Il continua :

— Et quelqu’un chante faux.

Je ris en pleurant.

Maman chantait affreusement.

Pas un peu faux.

Affreusement.

Étienne me regarda.

— Elle chantait ?

— Tout le temps.

Un petit sourire apparut.

Puis disparut.

— Je suis arrivé trop tard.

Je secouai la tête.

— Ce n’est pas votre faute.

Il me regarda.

— Vous n’en savez rien.

Cette phrase me stoppa.

Il avait raison.

Nous savions qu’il avait disparu.

Nous ne savions toujours pas comment.

Dans les semaines qui suivirent, l’identité officielle d’Étienne fut progressivement rétablie.

Cela prit du temps.

L’ADN n’effaçait pas vingt années administratives.

Il fallait confronter l’état civil.

La disparition.

Les documents existants.

Sa situation sociale.

Des questions de retraite.

De droits.

D’anciens comptes fermés depuis longtemps.

La police rouvrit le dossier de disparition avec les éléments nouveaux.

Pas une enquête spectaculaire avec sirènes.

D’abord des archives.

Beaucoup d’archives.

L’ancienne voiture.

Photographies.

Procès-verbaux.

Témoignages.

Et une pièce me frappa immédiatement.

Le soir de sa disparition, Papa avait quitté son bureau vers dix-neuf heures vingt.

À vingt heures dix, son badge avait été utilisé sur un chantier appelé Opération Belvédère à Vénissieux.

Ce chantier appartenait à un consortium dont l’entreprise principale portait un nom que je connaissais trop bien.

Arnaud Bâtiment.

Le grand-père de Julien.

Et, à l’époque, le directeur opérationnel du projet était Marc Arnaud.

L’oncle de Julien.

Je relus plusieurs fois.

— Julien.

Il se tenait derrière moi.

— Je vois.

Je me retournai.

— Ton père savait ?

— Je ne sais pas.

Son père, André Arnaud, avait alors vingt-neuf ans et travaillait déjà dans le groupe, mais pas directement sur ce chantier selon les premiers documents.

Marc, son frère aîné, oui.

L’homme que nous voyions encore à Noël.

Celui qui m’avait offert une montre pour mon mariage.

Celui qui appelait Julien « mon grand ».

Je ressentis soudain un froid intense.

Julien prit immédiatement son téléphone.

Je l’arrêtai.

— Non.

— Je vais appeler Marc.

— Non.

— Marianne, si son nom est—

— Justement.

Je pris une respiration.

— On ne fait rien avant de savoir.

Julien se figea.

Puis hocha lentement.

— D’accord.

Ce fut difficile pour lui.

Je le voyais.

Son instinct consistait à courir vers sa famille.

Le mien, désormais, était de me méfier de chaque coïncidence.

Nous devions tous les deux résister.

Le dossier du chantier indiquait qu’un incident mineur s’était produit cette nuit-là.

Une chute de matériaux.

Un ouvrier blessé légèrement.

Rien d’autre.

Pourtant, Étienne regarda une photographie du bâtiment inachevé et devint livide.

— Je connais cet endroit.

Je posai ma main sur la table.

— Qu’est-ce que vous vous rappelez ?

Il regarda encore.

— Du rouge.

— Quoi ?

— Une lumière rouge.

Il ferma les yeux.

— Du métal qui tombe.

Puis sa respiration accéléra.

— Et quelqu’un qui dit : « Coupe tout. »

Le neurologue nous avait prévenus.

Les souvenirs retrouvés pouvaient être fragmentaires.

Mélangés.

Incomplets.

Ils n’étaient pas des témoignages parfaits.

Nous ne devions pas construire une accusation sur eux.

Mais il y avait désormais un lieu.

Une date.

Et une entreprise.

Pour la première fois, la disparition de mon père n’était plus une brume.

Elle avait une adresse.

PARTIE 4 — LE CHANTIER BELVÉDÈRE

L’Opération Belvédère n’existait plus sous ce nom.

Le site était devenu un ensemble de bureaux et de commerces rénovés plusieurs fois depuis.

Vingt ans effacent beaucoup.

Mais pas tout.

L’ancien dossier d’assurance fut retrouvé.

Puis les rapports de sécurité.

La société d’Étienne, Delmas Structures, avait effectivement travaillé comme bureau d’études indépendant sur le chantier.

Je ne le savais pas.

À seize ans, je ne connaissais pas les clients de mon père.

Je savais seulement qu’il travaillait « sur des bâtiments ».

Le rapport officiel de la soirée indiquait qu’une nacelle avait heurté une structure provisoire vers vingt heures trente.

Deux panneaux métalliques étaient tombés.

Un intérimaire avait reçu une petite blessure au bras.

Le site avait été fermé pour la nuit.

Étienne Delmas n’était pas mentionné.

Pourtant, son badge avait été utilisé vingt minutes plus tôt.

Son téléphone avait borné dans la zone jusqu’à environ vingt et une heures dix.

Puis plus rien.

Sa voiture avait été retrouvée deux jours plus tard dans une rue située à environ quatre kilomètres.

Julien engagea un archiviste indépendant pour son entreprise.

Pas pour cacher.

Pour trouver.

Il en informa son conseil d’administration.

Cette décision provoqua un séisme familial.

Marc Arnaud appela immédiatement.

— Pourquoi tu ressors ces vieilleries ?

Julien mit le haut-parleur avec mon accord.

— Parce que le père de Marianne a été retrouvé vivant.

Silence.