— Certaines choses, peut-être.
D’autres non.
— Je comprends.
Nalia secoua la tête.
— Non.
Tu acceptes.
Ce n’est pas pareil.
Théodore eut un sourire triste.
— Eléanore dit exactement cela.
— Je suis sa fille.
— Oui.
Nalia leva un doigt.
– Attention.
Je suis aussi moi.
Le vieux roi sourit davantage.
— Oui.
Dix ans après la chute des chaînes, la salle du trône fut transformée.
La plateforme noire resta.
Mais plus aucune chaîne.
À la place, une plaque :
« ICI, UN DRAGON FUT MAINTENU EN VIE ASSEZ LONGTEMPS POUR QUE LE ROYAUME PUISSE CONTINUER À PROFITER DE SA CAPTIVITÉ. »
Certains nobles trouvèrent la formulation trop dure.
Nalia répondit :
— Alors elle est probablement utile.
Une deuxième inscription précisait :
« SON APPELATION “PRINCESSE” A OUVERT UNE ENQUÊTE. ELLE N’A JAMAIS CONSTITUÉ UNE PREUVE SUFFISANTE DE DROIT À GOUVERNER. »
Aurelia avait insisté pour ajouter :
« LA PERSONNE QUI DONNA DE L’EAU AU DRAGON ÉTAIT ENCORE UNE SERVANTE AU MOMENT OÙ ELLE FIT CE QUI ÉTAIT JUSTE. SON TITRE FUT DÉCOUVERT APRÈS. »
Nalia avait aimé cette phrase.
Beaucoup.
Un jour, un groupe d’enfants visita la salle.
Un garçon désigna Varkhûn, couché au soleil près des grandes fenêtres.
— Madame Nalia ?
— Oui ?
— C’est vrai qu’il vous a appelée princesse ?
— Oui.
— Avant que vous sachiez que vous en étiez une ?
— Oui.
— Comment il savait ?
Nalia regarda le dragon.
— Il connaissait ma mère.
Il reconnaissait ma marque.
Mon odeur, probablement.
Et le vieux Pacte.
— Alors il savait que vous deviez devenir reine.
— Non.
Le garçon fronça les sourcils.
— Mais il est un dragon sacré.
— Même un dragon sacré n’a pas le droit de choisir notre gouvernement.
Varkhûn ouvrit un œil.
— Heureusement.
Les enfants crièrent de surprise.
Nalia sourit.
— Il écoute toujours.
La petite fille à côté demanda :
— Pourquoi vous lui avez donné de l’eau alors qu’il pouvait vous tuer ?
Nalia réfléchit.
— Parce qu’il mourait.
— Mais vous ne saviez pas qu’il vous connaissait.
— Non.
— Vous ne saviez pas que vous étiez princesse.
— Non.
— Alors pourquoi ?
Nalia regarda le vieux pichet d’argent exposé dans une vitrine.
Toujours cabossé.
Toujours simple.
— Parce que quelqu’un qui souffre n’a pas besoin de connaître ton titre pour avoir soif.
La petite fille sourit.
Aurelia, derrière eux, murmura :
— Voilà la phrase qu’ils vont graver quelque part.
Nalia soupira.
— J’espère que non.
Bien des années plus tard, Varkhûn devint très vieux.
Un soir, Nalia s’assit près de lui sur une terrasse.
La capitale brillait au loin.
Aucune barrière de feu volé.
Seulement des tours.
Des gardes.
Des alliances.
Et des défenses conçues sans prisonnier vivant sous le palais.
Nalia posa une main sur ses écailles.
— Je ne t’ai jamais vraiment demandé.
Varkhûn ouvrit un œil.
— Quoi ?
— Pourquoi « princesse » ?
— Tu l’étais.
— Tu aurais pu dire Nalia.
— Je ne savais pas si tu savais ton nom entier.
Elle sourit.
— Et tu pensais qu’un titre serait moins compliqué ?
Le dragon resta silencieux.
Puis :
— J’étais mourant.
Nalia éclata de rire.
— Excellente excuse.
Varkhûn ferma l’œil.
Puis ajouta :
— Ta mère… disait que tu ne serais peut-être jamais reine.
— Elle avait raison.
— Elle disait… que ce serait bien.
Nalia sentit ses yeux piquer.
— Pourquoi ?
Le dragon répondit :
— Parce qu’elle voulait que tu choisisses.
Silence.
Le vent passa entre les tours.
Nalia regarda les lumières de la ville.
— Elle t’avait demandé de me protéger ?
— Non.
— De me reconnaître ?
— Oui.
— Et ensuite ?
Varkhûn ouvrit les deux yeux.
— De te laisser tranquille.
Nalia rit à travers ses larmes.
— Ça lui ressemble.
Lorsque Varkhûn mourut plusieurs années plus tard, il ne mourut pas enchaîné.
Il choisit une colline à l’extérieur de la capitale.
Eléanore était là.
Aurelia aussi.
Nalia posa le vieux pichet près de lui.
Pas une couronne.
Pas un emblème royal.
Le pichet.
Celui avec lequel une servante lui avait donné de l’eau.
Sur la pierre commémorative, Nalia fit graver :
« VARKHÛN — ALLIÉ DU ROYAUME. JAMAIS SA PROPRIÉTÉ. »
Et en dessous :
« IL APPELA UNE SERVANTE “PRINCESSE”, MAIS CE FUT SON ACTE DE COMPASSION AVANT CE TITRE QUI RÉVÉLA LE MIEUX QUI ELLE ÉTAIT. »
Des années après, lorsque quelqu’un demandait à Nalia quel moment avait changé sa vie, les gens s’attendaient toujours à la même réponse.
Le jour où le dragon l’avait appelée princesse.
Mais Nalia répondait :
— Non.
Le moment important est arrivé quelques secondes avant.
— Lequel ?
Elle souriait.
— Celui où je pensais encore n’être personne d’important…
et où j’ai quand même décidé de lui donner de l’eau.
Parce que le dragon avait révélé son histoire.
Le roi avait révélé son silence.
Sa mère avait retrouvé son nom.
Aurelia avait découvert que perdre une couronne était moins grave que la recevoir grâce à une injustice.
Mais ce jour-là, avant les secrets, avant les titres et avant les archives…
une jeune servante avait vu une créature souffrir.
Et elle avait choisi d’avancer lorsque tout le monde lui disait de reculer.
Le reste avait changé le royaume.
Mais cette décision-là…