Simple.
Théa se tenait à droite.
Elowen parmi les témoins.
Oren assis près d’une colonne.
Severin, sans chaîne royale, était également là.
Alina avait insisté.
— Pourquoi l’inviter ? demanda un conseiller.
— Parce qu’on ne répare pas une histoire en effaçant simplement les personnes devenues inconfortables.
Elle monta les marches.
Les lions se redressèrent.
Puis s’inclinèrent.
Une deuxième fois.
La salle entière fit de même.
Alina resta debout.
Puis leva la main.
— Relevez-vous.
Personne ne bougea d’abord.
— J’ai dit relevez-vous.
La cour obéit.
Alina regarda les lions.
— La première fois qu’ils se sont inclinés devant moi, j’étais une servante.
Elle regarda les courtisans.
— Plusieurs personnes dans cette salle ont commencé à me respecter exactement à ce moment-là.
Un silence gêné.
— C’est ce qui m’inquiète.
Théa sourit légèrement.
Elle savait où Alina allait.
— Je n’avais pourtant pas changé.
Alina descendit une marche.
— J’étais la même fille avant que la pierre bouge.
Même esprit.
Même mémoire.
Même peur.
Même valeur.
La seule chose qui avait changé…
c’était ce que vous saviez de mon sang.
Elle regarda le trône.
— Alors avant de m’y asseoir, je veux changer une chose.
Les nobles murmurèrent.
— Quoi ? demanda Oren.
Alina sortit un document.
Une nouvelle Charte.
Elle avait travaillé dessus pendant huit mois avec Théa, Oren, des représentants des villes et même Severin lorsqu’il acceptait de répondre aux questions depuis sa résidence surveillée.
Le trône ne pourrait plus gouverner seul.
Les finances seraient contrôlées publiquement.
Les régences limitées.
Les maisons nobles ne pourraient plus posséder d’armées privées.
Les archives de succession seraient dupliquées dans plusieurs villes.
Et surtout…
aucun souverain ne pourrait utiliser la reconnaissance des lions comme preuve suffisante de légitimité.
Un noble se lève.
— Mais ils sont les Gardiens royaux !
Alina répondit :
— Ils reconnaissent ma lignée.
— C’est la volonté ancienne !
— Peut-être.
Elle regarda les statues.
— Mais deux lions de pierre ne vivent pas dans les villages.
Ils ne paient pas les impôts.
Ils ne travaillent pas dans les mines.
Ils ne perdent pas leurs enfants dans les guerres.
La noble protestation :
— Vous refusez donc leur jugement ?
— Non.
Alina sourit.
— Je refuse qu’ils soient les seuls à juger.
Théa s’avança.
— La Charte exige aussi l’approbation du Conseil élargi.
Un autre noble demanda :
— Et si le Conseil refuse de vous couronner ?
Alina répondit :
— Alors je ne serai pas reine.
Un murmure énorme.
Severin regarda Alina comme s’il la voyait vraiment pour la première fois.
— Vous êtes prête à perdre la Couronne ?
Elle se tourna vers lui.
— J’ai vécu dix-huit ans sans.
Il sourit légèrement.
— Mauvaise personne à qui poser la question.
La Charte passa.
Pas facilement.
Trois mois de débats.
Deux maisons quittèrent la capitale.
Une autre menaça de rebellion.
Alina refusa de céder.
Mais refusa aussi d’envoyer immédiatement l’armée.
Elle négocia.
Parfois mal.
Parfois bien.
Théa lui disait :
— Tu découvres que gouverner est moins spectaculaire que réveiller des statues ?
— Beaucoup moins.
— Déçue ?
— Terriblement.
Finalement, le royaume accepta.
Et Alina fut couronnée.
Pas le jour où les lions s’étaient inclinés.
Pas parce qu’elle avait retrouvé son nom.
Pas parce que ses parents avaient souffert.
Mais après avoir accepté que son pouvoir ait des limites.
Théa devint Gardienne du Conseil.
Une fonction indépendante.
Elle pouvait exiger la révision de certains décrets.
Lorsque quelqu’un demanda à Alina pourquoi elle confiait autant de pouvoir à une ancienne rivale, elle répondit :
— Parce qu’elle me contredit même quand je ne le demande pas.
Théa ajouta :
— Surtout quand elle ne le demande pas.
Des années plus tard, la grande salle du trône était ouverte certains jours aux enfants des écoles.
Ils venaient voir les lions.
Les guides racontaient toujours :
« Ici, une jeune servante toucha le trône par accident. Les Gardiens de pierre s’inclinèrent et révélèrent qu’elle était la souveraine légitime. »
Alina détestait la dernière phrase.
Un jour, elle interrompit un guide.
— Ils n’ont rien révélé de tout cela.
Le jeune homme devint livide.
— Majesté…
— Ils ont reconnu mon sang.
— Oui, Majesté.
— Ce n’est pas pareil.
Une petite fille leva la main.
— Pourquoi ?
Alina s’approcha.
— Parce que mon sang m’a donné un lien avec cette famille.
Elle montra le trône.
— Pas le droit d’être une bonne reine.
— Mais les lions vous aiment.
Alina rit.
— Peut-être.
Un grondement doux vint d’une statue.
Les enfants ouvrirent de grands yeux.
Alina leva un sourcil vers le lion.
— Ne commence pas.
Théa, au fond de la salle, éclata de rire.
La fillette demanda :
— Alors comment on sait si quelqu’un doit régner ?
Alina réfléchit.
— On ne le sait jamais parfaitement.
— Même avec la magie ?
— Même avec la magie.
Elle s’accroupit.
— C’est pour ça qu’on écrit des lois.
La petite fille sembla déçue.
— C’est moins joli.
— Beaucoup moins.
Puis Alina sourit.
— Mais beaucoup plus sûr.
Le vieux manteau gris d’Alina fut conservé.
Pas dans un musée.
Dans une armoire privée.
Avec la plaque portant son nom.
Les lettres de Cael.
Celles d’Elowen.
Et un morceau de la chaîne royale que Severin avait autrefois portée comme régent.
Elle gardait ces objets pour se rappeler quelque chose.
Le jour où elle avait touché le trône, tout le monde avait changé de regard.
Avant :
servante.
Après :
héritière.
Pourtant rien n’avait changé en elle.
Cela devint probablement la leçon la plus importante de son règne.
Un titre peut changer la façon dont les autres vous voient.
Il ne crée pas soudain votre valeur.
Un soir, longtemps après son couronnement, Alina traversa seule la salle.
Les lions étaient immobiles.
Elle posa la main sur le trône.
Le symbole doré s’alluma doucement.
Le premier lion ouvrit un œil.
Puis l’autre.
Alina sourit.
— Pas besoin.
Ils ne bougèrent pas.
— Vous avez déjà fait votre travail.