PARTIE 1 — « ELLES SONT TOMBÉES DANS L’ESCALIER »

La nuit où mon beau-père a frappé ma sœur jumelle jusqu’à ce qu’elle perde connaissance, ma mère nous a conduites aux urgences et a expliqué avec un calme effroyable que nous étions tombées dans l’escalier.

J’avais dix-sept ans.

Clara aussi, évidemment.

Il nous restait exactement quatre mois et onze jours avant notre majorité.

À l’époque, je comptais.

Je comptais beaucoup de choses.

Les jours avant nos dix-huit ans.

Les fois où Édouard retirait sa montre avant de nous frapper.

Le nombre de marches entre notre chambre et la porte d’entrée.

Le temps qu’il fallait à notre mère pour monter le volume de la télévision lorsque quelque chose allait commencer.

Et, depuis trois mois, je comptais également les enregistrements.

Quatre-vingt-sept.

Cette nuit-là, je me suis réveillée sur le vinyle froid d’un brancard des urgences avec un goût métallique dans la bouche.

Chaque respiration me brûlait les côtes.

À ma droite, Clara était allongée sur un deuxième brancard.

Immobile.

Ses cheveux bruns étaient collés contre sa tempe.

Je ne voyais pas bien si c’était de la transpiration, du sang séché ou les deux.

« Clara ? »

Ma voix sortit à peine.

Aucune réponse.

Je tournai la tête.

Édouard se tenait près de l’évier en inox.

Il se lavait les mains.

Longuement.

Méthodiquement.

Comme il le faisait toujours après.

Savon.

Paumes.

Entre les doigts.

Poignets.

Rinçage.

Il avait remis sa montre en or.

Je me souviens de ce détail parce qu’à la maison, il la retirait toujours.

« Une montre ne doit jamais intervenir dans une dispute », disait-il parfois avec son humour malade.

Ma mère, Patricia, était assise près de la porte.

Sac à main serré contre sa poitrine.

Manteau parfaitement boutonné.

À la voir, quelqu’un aurait pu penser qu’elle attendait un train en retard.

Le médecin de garde entra.

Dr Rachel Mercier.

Je n’avais encore jamais entendu son nom.

Je devais pourtant m’en souvenir toute ma vie.

Elle examina d’abord Clara.

Puis moi.

Ses mains étaient douces.

Son visage ne l’était pas.

Elle regarda mes avant-bras.

Mes côtes.

Ma joue.

Puis les marques sur Clara.

Certaines récentes.

D’autres plus anciennes.

Elle se redressa.

« Vous dites qu’elles sont tombées dans l’escalier ? »

Ma mère acquiesça.

« Oui. »

« Toutes les deux ? »

« Elles se disputaient. »

Édouard eut un petit soupir.

« Des histoires d’adolescentes. Elles se bousculent sans arrêt. »

Le Dr Mercier regarda à nouveau nos bras.

« Elles se sont donc bousculées de manière à produire des lésions pratiquement symétriques sur les avant-bras ? »

Patricia pinça les lèvres.

« Ce sont de vraies jumelles. Elles font tout pareil. »

Le médecin la regarda plusieurs secondes.

Puis :

« Une chute dans un escalier ne fonctionne pas par mimétisme génétique, Madame. »

Édouard leva les yeux au ciel.

« Vous pourriez simplement faire votre travail ? »

Le Dr Mercier tourna la tête.

« Je suis précisément en train de le faire. »

« Elles ont cours demain. »

« Non. »

Il se raidit.

« Pardon ? »

« Elles n’iront nulle part ce soir. »

Pour la première fois, son expression changea légèrement.

Pas de peur.

Pas encore.

De l’agacement.

« Docteur, je suis leur beau-père. »

« Et moi, je suis le médecin qui constate des blessures incompatibles avec votre récit. »

Elle sortit.

Quelques secondes plus tard, j’entendis un verrou.

Édouard marcha immédiatement vers la porte.

« Hé ! »

Il tira la poignée.

Fermée.

Puis la voix du Dr Mercier résonna dans le couloir.

« Prévenez la sécurité. Appelez les forces de l’ordre et la brigade de protection des mineurs. Prévenez également le procureur de permanence. Personne ne repart avec les deux jeunes filles avant évaluation. »

Le visage d’Édouard se vida.

Ma mère se leva.

« C’est ridicule. »

Il frappa la porte avec la paume.

« Ouvrez immédiatement ! »

Un agent de sécurité apparut derrière la petite vitre.

Carrure de rugbyman.

Aucune intention d’obéir.

Édouard commença à parler fort.

Puis très fort.

Son nom.

Ses relations.

Ses entreprises.

Le maire qu’il connaissait.

Le député qu’il avait reçu à dîner.

Les dons effectués à plusieurs associations locales.

Sa voix changeait toujours lorsqu’un extérieur résistait.

À la maison, il n’avait pas besoin de prouver son importance.

Nous la vivions.

Chaque jour.

Édouard ne nous frappait presque jamais sous le coup d’une colère incontrôlée.

C’est ce que j’avais mis le plus longtemps à comprendre.

Enfant, je pensais que les adultes violents perdaient la tête.

Que quelque chose explosait.

Pas lui.

Édouard préparait.

Il fermait les rideaux.

Retirait sa montre.

Posait ses clés sur la console.

Demandait à ma mère :

« Les voisins ? »

Elle répondait :

« Télévision. »

Alors Patricia montait le son.

Il nous faisait venir dans le salon.

Clara pleurait avant même que ça commence.

Moi, non.

Pas par courage.

Parce que j’avais compris que les larmes l’intéressaient.

Édouard aimait les réactions.

La peur.

Les demandes.

Le moment précis où quelqu’un qui lui résistait cessait de résister.

Alors j’avais appris à regarder le mur.

Un point.

Toujours le même.

Et à compter.

Cette nuit-là, il m’avait demandé :

« Tu joues encore les courageuses, Chloé ? »

J’avais du sang dans la bouche.

Clara était déjà à genoux.

J’avais répondu :

« Je ne joue pas les courageuses. Je mémorise. »

Pendant une fraction de seconde, il avait hésité.

Puis il avait souri.

« Mémorise ça. »

Clara s’était interposée.

Je revois son épaule.

Son visage.

Le mouvement.

Puis le mur.

Après, mon propre choc à la tempe.

Noir.

Aux urgences, près de vingt minutes après notre arrivée, Clara bougea enfin.

Ses doigts.

Très légèrement.

Je tendis ma main.

« Clara. »

Ses doigts rencontrèrent les miens.

Faiblement.

Je respirai enfin.

La porte s’ouvrit.

Deux policiers entrèrent d’abord.

Puis une femme en civil.

Quarante ans environ.

Cheveux courts.

Manteau sombre.

Elle se présenta.

« Commandante Élise Vannier. Brigade de protection des mineurs. »