« Papa aurait fait un AVC », dis-je.

Marc, présent dans la pièce, eut un rire triste.

« Plusieurs. »

Puis la capitaine Leclerc sortit un document plus inquiétant.

Une feuille intitulée :

DÉCLARATIONS À OBTENIR DES FILLES.

Sous nos noms, des phrases préparées.

Je reconnais avoir eu plusieurs épisodes de perte de contrôle depuis le décès de mon père.

Je demande volontairement à ma mère et à mon beau-père de m’aider à gérer mes affaires financières.

Je reconnais avoir parfois inventé ou exagéré des conflits familiaux.

Je ne pouvais plus parler.

Clara murmura :

« Ils voulaient nous faire signer ça aussi. »

« Très probablement », répondit Leclerc.

« Pourquoi on aurait signé ? »

Je savais.

Avant même qu’elle réponde.

Parce qu’Édouard nous aurait enfermées dans le salon.

Retiré sa montre.

Fermé les rideaux.

Puis posé les papiers sur la table.

Clara comprit au même moment.

Elle se mit à trembler.

Marc se leva.

« On arrête. »

La commandante Vannier regarda Clara.

« Tu veux arrêter ? »

Elle essuya ses yeux.

« Cinq minutes. »

Pas Marc décide.

Clara.

Cinq minutes.

Nous avons repris ensuite.

La perquisition avait également permis de retrouver des médicaments.

Des anxiolytiques au nom de notre mère.

Rien ne prouvait qu’on nous en avait administré.

Je refusai immédiatement de tirer cette conclusion.

Mais plusieurs enregistrements contenaient une phrase d’Édouard :

« Donne-leur quelque chose si elles continuent. »

Les enquêteurs vérifieraient.

Ils ne trouvèrent finalement aucune preuve solide que nous avions été droguées à notre insu.

Cela comptait aussi.

Une enquête sérieuse ne garde pas uniquement ce qui rend l’histoire plus horrible.

Elle retire ce qu’elle ne peut pas établir.

Le soir, Marc resta près de nos lits.

Je le regardai.

« Tu savais combien valaient les parts ? »

« Oui. »

« Pourquoi tu ne nous l’as jamais dit ? »

« Parce que vous étiez mineures et que votre père voulait éviter que votre adolescence soit organisée autour de ça. »

« Ça a bien marché. »

Il reçut la phrase.

« Non. »

Silence.

Puis :

« Tu touchais de l’argent pour nous ? »

« Non. »

Il expliqua.

Les frais liés aux actifs étaient payés par la structure.

Il percevait seulement le remboursement de certaines dépenses professionnelles minimes.

Aucune rémunération importante.

Il nous montra les comptes.

Chaque année.

Tout était là.

« Édouard disait que tu volais Papa. »

Marc regarda le sol.

« C’était efficace. »

« Tu lui en veux ? »

« Oui. »

« Maman aussi ? »

Il resta longtemps silencieux.

« Oui. »

Puis :

« Mais Patricia a peut-être aussi été victime de contrôle et de violence de sa part. »

Je me raidis.

« Tu la défends ? »

« Non. »

Il se tourna vers moi.

« Je refuse de simplifier avant de savoir. »

Je détestai sa réponse.

Donc elle était probablement utile.

« Si Édouard lui faisait peur, ça change quelque chose ? »

Marc réfléchit.

« Ça peut expliquer certaines décisions. Ça peut compter juridiquement et humainement. »

Puis :

« Ça ne change pas le fait qu’elle vous a mises en danger et qu’elle a parfois participé. »

Je pensai à l’enregistrement.

Sa voix.

Pas paniquée.

Pas brisée.

Claire.

« Je ne veux pas qu’un jour quelqu’un me dise que je dois lui pardonner parce qu’elle aussi était victime. »

« Je ne te le dirai jamais. »

« Même si elle l’était ? »

« Même si elle l’était. »

Il posa ses mains sur ses genoux.

« Être victime d’une personne n’empêche pas de devenir responsable de ce qu’on fait à une autre. »

Je regardai Clara.

Elle dormait.

Ou faisait semblant.

Je savais qu’elle écoutait.

Marc ajouta :

« Et comprendre n’est pas acquitter. »

Cette phrase resta.

Nous allions en avoir besoin.

PARTIE 5 — NOTRE MÈRE A DIT QU’ÉDOUARD L’AVAIT FORCÉE, MAIS LES ENREGISTREMENTS RACONTAIENT UNE HISTOIRE PLUS COMPLIQUÉE

Patricia changea de version trois fois.

La première nuit :

nous étions tombées.

Après les premiers enregistrements :

Édouard avait parfois été trop sévère, mais elle ne savait pas jusqu’où.

Après la perquisition :

elle avait agi sous sa contrainte.

Cette troisième version était la plus difficile.

Parce qu’une partie semblait vraie.

L’enquête retrouva des messages d’Édouard à notre mère.

Insultes.

Contrôle.

Menaces de la quitter.

Surveillance de ses dépenses.

Photographies de sa voiture pour vérifier où elle se trouvait.

Une fois :

Si tu recommences à défendre ces filles contre moi, je te laisse avec elles et tes dettes.

Une autre :

Tu ne sais rien gérer sans moi.

Je lus.

Je ressentis quelque chose.

Pas du pardon.

Une reconnaissance.

Édouard n’avait pas réservé toute sa violence pour nous.

Mais il existait aussi d’autres messages.

Patricia :

Clara recommence à poser des questions sur Marc. Occupe-toi d’elle ce soir.

Édouard :

Tu veux dire quoi par m’en occuper ?

Patricia :

Tu sais très bien.

Ou :

Chloé a regardé mes relevés. Fais-lui comprendre qu’elle ne touche plus à mes papiers.

Pas la voix d’une femme uniquement paralysée.

Une participante.

Parfois initiatrice.

La psychologue spécialisée qui travailla ensuite sur le dossier expliqua aux enquêteurs quelque chose qui fut également expliqué à Clara et moi.

Dans un système de contrôle coercitif, une personne peut à la fois subir une domination et exercer de la violence sur quelqu’un de plus vulnérable.

Les deux positions ne s’annulent pas.

Je détestais encore les deux vérités dans la même phrase.

Je voulais une mère qui avait choisi.

Ou une mère qui n’avait eu aucun choix.

La réalité refusait.

Lorsqu’elle demanda à nous écrire depuis sa détention provisoire puis son placement sous contrôle judiciaire selon l’évolution de la procédure, je refusai.

Clara accepta de recevoir une lettre.

Pas de répondre.

Elle la lut seule.

Puis me la donna.

« Tu veux ? »

« Je sais pas. »

« Elle parle aussi de toi. »

Je pris.

Patricia écrivait :