Son regard passa sur moi.
Puis Clara.
Puis nos parents.
« Monsieur et Madame vont venir avec mes collègues dans une autre pièce. »
Édouard rit.
« Certainement pas. »
L’un des policiers s’approcha.
« Monsieur, ce n’est pas une invitation. »
« Appelez mon avocat. »
« Vous pourrez le faire. »
Ma mère se mit soudain à pleurer.
Très fort.
« Je savais que quelque chose comme ça arriverait. Elles sont impossibles depuis la mort de leur père. »
Je la regardai.
« Maman. »
Elle m’ignora.
« Elles mentent. Elles se font du mal. Clara surtout. Et Chloé manipule tout le monde. »
Clara resserra ses doigts autour des miens.
La commandante Vannier ne répondit pas à ma mère.
Elle attendit que les policiers les fassent sortir.
Puis elle tira un tabouret jusqu’à mon brancard.
« Chloé. »
Je tournai la tête vers elle.
« Je vais te poser des questions, mais tu n’es pas obligée de tout raconter en une fois. »
Je regardai Clara.
Ses yeux étaient entrouverts.
Puis la commandante.
« Je n’ai pas besoin de tout raconter. »
Elle fronça légèrement les sourcils.
Je pris une respiration.
« Je peux vous le faire écouter. »
Silence.
« Écouter quoi ? »
Je lui expliquai le téléphone.
Trois mois auparavant, j’avais retrouvé au grenier un vieux smartphone appartenant à notre père.
Daniel Sterling.
Expert-comptable spécialisé dans les enquêtes financières.
Il adorait les sauvegardes.
Les doubles sauvegardes.
Les mots de passe.
Et les systèmes que notre mère qualifiait autrefois de paranoïaques.
L’écran du téléphone était brisé.
Mais il fonctionnait.
Je l’avais remis en service.
Caché sous une latte de parquet légèrement décollée, derrière notre armoire.
Le microphone captait bien.
Chaque fichier était sauvegardé automatiquement sur un espace distant que notre père avait autrefois configuré pour la famille.
Je donnai les identifiants.
Vannier appela un collègue spécialisé.
Je précisai où trouver l’appareil.
« Il y a combien d’enregistrements ? »
« Quatre-vingt-sept. »
Elle ne réagit pas immédiatement.
Puis :
« Tu les as tous écoutés ? »
« Presque. »
« Clara savait ? »
Ma sœur murmura :
« Oui. »
Sa voix me fit pleurer pour la première fois.
Elle était consciente.
Le policier ouvrit le dernier fichier depuis la sauvegarde.
Il y eut quelques secondes de bruit.
La télévision.
Notre respiration.
Puis la voix d’Édouard :
« Laquelle en premier ? »
Et celle de notre mère.
Claire.
Parfaitement reconnaissable.
« Chloé. »
Silence.
Puis :
« Frappe Chloé en premier. C’est elle qui nous observe de trop près. »
Le policier arrêta le fichier.
La commandante Vannier ne bougea plus.
Dans le couloir, ma mère avait cessé de pleurer.
Elle avait probablement entendu.
Clara murmura :
« Continuez. »
Je tournai la tête.
« Clara… »
« Continuez. »
Le policier reprit.
Notre mère disait encore :
« Pas le visage cette fois. On a rendez-vous avec le lycée vendredi. »
Le fichier fut coupé.
Personne ne demanda à l’écouter davantage.
Pas maintenant.
La commandante Vannier se leva.
« Je veux que personne ne touche à votre domicile avant l’arrivée des techniciens. »
Puis elle regarda un policier.
« Saisie du téléphone, des ordinateurs pertinents et sécurisation des supports. On avise le parquet immédiatement. »
Clara ouvrit les yeux davantage.
« Inspectrice… »
Vannier revint près d’elle.
« Oui ? »
« Les enregistrements ne sont pas le pire. »
Je sentis mon ventre se contracter.
Je savais de quoi elle parlait.
Quelques semaines plus tôt, j’avais trouvé autre chose.
Dans le coffre du bureau d’Édouard.
Pas par génie.
Il avait utilisé notre date de naissance comme code.
L’arrogance rend parfois les gens très prévisibles.
Des contrats.
Des évaluations.
Des courriers.
Nos noms.
Des millions.
Et une note intitulée :
APRÈS LE 18e ANNIVERSAIRE — PLAN D’EXÉCUTION.
La commandante Vannier demanda :
« Quels documents ? »
Clara ferma les yeux.
« Ceux qui expliquent pourquoi ils avaient besoin que tout le monde nous croie folles avant nos dix-huit ans. »
Cette fois, la commandante ne posa pas une autre question.
Elle sortit son téléphone.
Et appela également la brigade financière.
PARTIE 2 — NOTRE PÈRE AVAIT LAISSÉ UNE FORTUNE, MAIS PAS À NOTRE MÈRE
Notre père s’appelait Daniel Sterling.
Le mot génie est trop souvent utilisé pour les hommes qui savent utiliser Excel sans aide.
Daniel, lui, était réellement brillant dans son domaine.
Expert-comptable judiciaire.
Il intervenait sur des dossiers de fraude, de détournement, de conflits d’associés et de successions compliquées.
Il disait toujours :
« L’argent ne change pas les gens. Il leur donne simplement davantage de moyens pour faire ce qu’ils voulaient déjà faire. »
Lorsque Clara et moi étions petites, cette phrase ne signifiait rien.
Après sa mort, elle prit une autre couleur.
Papa tomba malade lorsque nous avions treize ans.
Cancer.
Agressif.
Au début, tout le monde disait :
traitable.
Puis :
compliqué.
Puis :
on va se concentrer sur le confort.
À quatorze ans, nous l’avons enterré.
Patricia avait été une épouse correcte pendant sa maladie.
Je crois même qu’elle l’avait réellement aimé.
C’est important.
Les gens ne commencent pas nécessairement leur vie comme ils la terminent.
Après la mort de Papa, notre mère passa presque un an dans quelque chose qui ressemblait à un brouillard.
Puis Édouard Valmont apparut.
Promoteur immobilier.
Charmant.
Élégant.
Généreux.
Divorcé.
Très attentif.
Il lui envoyait des fleurs.
Nous invitait au restaurant.
Nous demandait comment allait le lycée.
Six mois plus tard, il avait une brosse à dents chez nous.
Un an plus tard, il épousait Patricia.
Les premières humiliations furent minuscules.
« Clara devrait perdre un peu de poids. »
Elle avait quinze ans.
« Chloé a une façon de regarder les gens qui donne envie de la gifler. »
Rire.
Puis :
« Votre père vous a trop protégées. »
Puis :
« Ce n’est pas sain, votre obsession pour sa famille. »
Notre oncle Marc, frère de Papa, était chirurgien.
Ancien médecin militaire.