Je ne répondis pas à Patricia.
Pas encore.
Mais je gardai la lettre.
Pas dans un coffre.
Dans un tiroir.
C’était déjà beaucoup.
PARTIE 9 — NOUS AVONS VENDU NOS PARTS DE FAÇON DIFFÉRENTE, ET C’ÉTAIT EXACTEMENT CE QUE PAPA AVAIT VOULU
À vingt-quatre ans, Sterling Forensic Partners reçut une offre de rachat partiel.
Le cabinet avait grandi.
Les associés historiques voulaient vendre une participation à un groupe international.
Pour Clara et moi, la décision était importante.
Nos parts valaient beaucoup.
Plus qu’à dix-huit ans.
Marc demanda :
« Vous voulez mon avis ? »
Pas :
voilà ce que vous devez faire.
Je souris chaque fois qu’il demandait.
« Oui. »
Il expliqua les avantages.
Liquidité.
Diversification.
Risques.
Gouvernance.
Fiscalité.
Puis se tut.
Clara voulait vendre presque toute sa participation.
Elle voulait acheter son cabinet de kinésithérapie avec deux associées, investir le reste de manière diversifiée et ne plus recevoir un seul dossier trimestriel de Sterling.
Moi, je voulais conserver une part importante.
J’aimais l’entreprise de Papa.
Pas sentimentalement seulement.
Je comprenais son activité.
Je croyais en sa stratégie.
Lorsque Clara annonça sa décision, j’eus un pincement.
« Tu veux tout vendre ? »
« Presque. »
« Papa— »
Je m’arrêtai.
Elle me regarda.
« Papa quoi ? »
Je fermai les yeux.
La lettre.
Vous ne me devez aucune carrière, aucune entreprise.
« Rien. »
Elle sourit.
« Tu allais dire que Papa aurait voulu qu’on garde. »
« Oui. »
« Peut-être. »
« Non. Il nous a justement écrit l’inverse. »
Clara prit ma main.
« Voilà. »
Nous avons signé des choix différents.
Personne n’est mort.
Aucune jumelle n’a trahi l’autre.
Clara ouvrit plus tard un cabinet spécialisé notamment dans la rééducation respiratoire et post-traumatique.
Pas à cause de notre histoire exclusivement.
Elle aimait réellement ce travail.
Moi, je terminai mes études puis rejoignis un cabinet d’affaires.
Je travaillais beaucoup.
Trop parfois.
Marc me disait :
« Tu as hérité du pire de ton père. »
« Merci. »
« C’était pas un compliment. »
Avec le temps, notre patrimoine cessa d’être l’héritage.
Il devint simplement nos finances.
Impôts.
Investissements.
Projets.
Un appartement.
Le cabinet de Clara.
Des décisions.
La meilleure victoire contre Édouard n’était pas que l’argent lui ait échappé.
C’était qu’il soit devenu ennuyeux.
Un relevé.
Un rendez-vous avec un conseiller.
Une ligne fiscale.
Pas l’objet autour duquel toute notre vie devait tourner.
Un jour, Maître Lenoir me remit les derniers dossiers papier de Papa.
« Vous voulez les conserver ? »
Je regardai trois cartons.
« Tout ? »
« Ce sont surtout des archives comptables. »
« Papa gardait vraiment tout. »
« Votre père pensait qu’un justificatif non classé était une attaque personnelle. »
Je ris.
Dans un carton, je trouvai un carnet.
Pas professionnel.
Une liste.
Chloé : livres.
Clara : instruments de musique.
Anniversaire 12 ans : ne pas acheter la même chose sous prétexte qu’elles sont jumelles.
Je me mis à pleurer.
Puis rire.
Papa travaillait même sa parentalité comme un audit.
J’appelai Clara.
« J’ai trouvé un truc. »
« Quoi ? »
Je lui lus.
Elle resta silencieuse.
Puis :
« Il a quand même acheté deux appareils photo identiques à treize ans. »
« Personne n’est parfait. »
« Exact. »
Je gardai le carnet.
Pas parce qu’il avait une valeur financière.
Justement.
PARTIE 10 — DES ANNÉES PLUS TARD, NOUS SOMMES REDESCENDUES PAR L’ESCALIER DES URGENCES
J’avais vingt-six ans lorsque le Dr Rachel Mercier prit sa retraite.
Je ne savais pas.
Clara l’avait appris par hasard grâce à une ancienne infirmière qu’elle avait croisée dans le cadre professionnel.
Elle m’appela.
« On y va ? »
Je savais immédiatement de quoi elle parlait.
« Oui. »
L’hôpital organisait un petit pot.
Rien de prestigieux.
Une salle de réunion.
Des viennoiseries.
Des collègues.
Quelques anciens patients invités.
Nous entrâmes ensemble.
Le Dr Mercier ne nous reconnut pas immédiatement.
Huit ans avaient passé.
Puis elle regarda Clara.
Puis moi.
Son visage changea.
« Les jumelles. »
Je souris.
« Les jumelles. »
Elle nous prit dans ses bras après avoir demandé.
Toujours.
« Comment allez-vous ? »
Question normale.
Et pourtant immense.
Clara répondit :
« Bien. »
Moi :
« La plupart du temps. »
Le médecin sourit.
« C’est déjà excellent. »
Nous lui racontâmes un peu.
Pas tout.
Clara.
Lyon.
Son cabinet.
Moi.
Le droit.
Marc.
Nos vies.
Elle demanda :
« Et votre mère ? »
Clara répondit :
« Je la vois parfois. »
Je dis :
« Moi, non. »
Le Dr Mercier n’eut aucune réaction particulière.
Pas de jugement.
Pas de phrase sur le pardon.
« D’accord. »
J’aimais ce mot.
Plus tard, alors que les autres discutaient, elle vint près de moi.
« Vous vous souvenez de cette nuit ? »
Je ris.
« Beaucoup trop bien. »
« J’ai pensé longtemps à vous. »
« Pourquoi ? »
« Parce que je me demandais ce qui se serait passé si je n’avais pas posé la question. »
Je regardai ses mains.
« Vous l’avez posée. »
« Oui. »
Puis elle secoua la tête.
« Mais je ne veux pas devenir dans votre histoire le médecin qui vous a sauvées. »
Je la regardai.
« Pourquoi ? »
« Parce que ça efface tout ce que vous aviez fait avant d’arriver. »
Le téléphone.
Les fichiers.
La manière dont Clara m’avait protégée.
Les documents.
« J’ai simplement vu quelque chose et j’ai fait mon travail. »
Je souris.
« Beaucoup de gens avaient vu des choses. »
Son visage se ferma légèrement.
« Je sais. »
Puis :
« Mais n’organisez pas toute votre vie autour des personnes qui ont échoué à voir. »
Cette phrase aussi resta.
Au moment de partir, nous avons décidé de sortir par l’entrée principale.
Pour y arriver, il fallait descendre un escalier intérieur.
Je m’arrêtai en haut.
Clara aussi.
Elle regarda les marches.
Puis moi.
« Tu y penses ? »