Le Dr Mercier documenta tout.
Photographies médicales.
Mesures.
Couleurs.
Stades de cicatrisation.
Elle dictait froidement.
Pas pour nous déshumaniser.
Pour que quelqu’un, plus tard, ne puisse pas remplacer les faits par :
elles sont tombées.
Lorsque ma mère fut conduite hors du service pour être entendue, elle passa près de mon brancard.
« Chloé… »
Elle tendit la main.
Je me reculai.
« Ne me touche pas. »
Ses yeux se remplirent.
« Tu ne comprends pas ce qu’il me faisait. »
Cette phrase resta dans la pièce.
Je la regardai.
« Je comprends ce qu’il nous faisait. »
Elle pleura.
« J’avais peur de lui. »
Je pensai à l’enregistrement.
Frappe Chloé en premier.
Puis :
Pas le visage cette fois.
Je secouai la tête.
« Peut-être. »
Elle sembla surprise.
Je poursuivis :
« Mais avoir peur de lui n’efface pas ce que tu nous as fait avec lui. »
Le policier l’emmena.
Pour la première fois, ma mère n’eut personne pour lui expliquer que nous devions être plus compréhensives.
PARTIE 3 — ONCLE MARC EST REVENU, ET JE NE LUI AI PAS COURU DANS LES BRAS
Marc arriva trente-six heures plus tard.
Il travaillait alors dans un hôpital militaire partenaire à l’étranger lorsqu’un message urgent de Maître Lenoir l’avait retrouvé.
Il prit le premier vol disponible.
Clara et moi étions toujours hospitalisées.
Je l’entendis avant de le voir.
Une voix dans le couloir.
« Je suis leur oncle. Marc Sterling. »
Puis une infirmière :
« Elles décident si elles veulent vous voir. »
Cette phrase me frappa.
Elles décident.
Personne ne disait ça chez nous.
Quelques minutes plus tard, le Dr Mercier entra.
« Votre oncle est ici. »
Clara regarda vers moi.
Je demandai :
« Il est seul ? »
« Oui. »
« Maman ? »
« Non. »
« Édouard ? »
Le visage du médecin changea.
« Non. »
Je pris une respiration.
« D’accord. »
Marc entra.
Plus maigre que dans mes souvenirs.
Cheveux grisonnants.
Barbe de deux jours.
Il s’arrêta immédiatement lorsqu’il nous vit.
Sa main se porta à sa bouche.
Puis il pleura.
Pas doucement.
Il se retourna même quelques secondes, comme s’il refusait que nous devions supporter sa réaction.
Je ne savais pas quoi ressentir.
Une partie de moi voulait courir vers lui.
Une autre disait :
Où étais-tu ?
Il s’approcha seulement jusqu’au pied du lit.
« Est-ce que je peux venir plus près ? »
Encore une question.
Je regardai Clara.
Elle acquiesça.
« Oui. »
Marc tira une chaise.
S’assit.
« Je suis désolé. »
Je sentis ma colère arriver.
« Pourquoi ? »
Il baissa les yeux.
« Parce que je n’ai pas réussi à vous joindre. Parce que j’ai accepté trop longtemps la version de Patricia selon laquelle vous ne vouliez plus me voir. Parce que j’ai pensé que forcer davantage ferait pire. »
« Elle disait que tu voulais notre argent. »
Il eut un rire triste.
« Oui. Je l’ai appris. »
« Pourquoi tu n’es pas venu ? »
« Deux fois. »
Je me figeai.
« Quoi ? »
Il était venu.
Une première fois après six mois sans nouvelles.
Édouard lui avait interdit l’accès à la maison.
Patricia avait confirmé que nous ne voulions pas le voir.
Une deuxième fois à la sortie du lycée.
La direction avait été prévenue que Marc constituait « une source de conflit familial » et qu’il ne devait pas nous approcher sans accord parental.
« Je vous ai vues sortir. »
Je le regardai.
« Quand ? »
Il donna une date.
Je m’en souvenais.
Ce jour-là, Édouard était venu nous chercher exceptionnellement.
Il nous avait fait monter rapidement dans la voiture.
« Il y a un homme bizarre devant l’école », avait-il dit.
Mon ventre se noua.
C’était Marc.
« J’ai essayé de saisir le juge aux affaires familiales avec mon avocat », poursuivit-il. « Mais je n’avais pas d’élément concret de danger. Vous aviez dix-sept ans, des résultats scolaires corrects, des rendez-vous médicaux réguliers… »
Notre façade.
Édouard adorait les façades.
« Et Patricia produisait des messages censés venir de vous. »
Je me redressai malgré la douleur.
« Quels messages ? »
Marc sortit son téléphone.
Pas les originaux.
Des captures conservées.
Oncle Marc, arrête de nous contacter. Papa est mort et tu essaies d’utiliser ça pour prendre son argent.
Signé :
Chloé.
Je sentis le sang quitter mon visage.
« Je n’ai jamais écrit ça. »
« Je sais maintenant. »
Clara demanda :
« Et moi ? »
Il montra.
Des messages similaires.
Patricia ou Édouard avaient utilisé une ancienne adresse électronique.
Je regardai mon oncle.
« Tu les as crus ? »
Long silence.
« Au début, non. »
« Puis ? »
« Puis j’ai pensé que vous étiez peut-être vraiment en colère contre moi. »
La réponse me fit mal.
Mais il ne la maquilla pas.
« J’aurais dû continuer à chercher une autre manière. »
Je détournai les yeux.
Marc ne demanda pas pardon.
Pas immédiatement.
Il resta simplement là.
Quelques minutes plus tard, Clara dit :
« Tu peux me tenir la main. »
Il pleura à nouveau.
Il prit sa main.
Pas la mienne.
Je n’étais pas prête.
C’était acceptable.
Dans l’après-midi, Maître Lenoir vint également.
Petite femme de soixante ans.
Manteau bleu marine.
Expression extraordinairement calme.
Elle se présenta.
« J’ai connu votre père pendant vingt ans. »
Je me méfiai.
Tout le monde connaissait Papa après sa mort.
Je lui demandai :
« Pourquoi vous n’avez jamais parlé avec nous ? »
Elle ne se défendit pas non plus.
« J’ai essayé par l’intermédiaire de votre mère. »
Mauvaise stratégie.
Elle le savait.
« Et Marc ? »
« Il recevait les comptes de gestion. Les actifs n’ont pas été touchés. »
« Donc tout le monde protégeait l’argent. »
Silence.
« Et nous ? »
La phrase sortit plus durement que prévu.
Marc baissa la tête.